====== Outil : Le trilemme de Münchhausen ====== ===== Pilier : Intellect ===== Le trilemme de Münchhausen est un outil d'esprit critique qui permet d'examiner les fondements d'une affirmation. Lorsqu'une personne affirme : «« C'est vrai parce que… »» on peut continuer à demander : «« Et pourquoi cette justification est-elle vraie ? »» En remontant suffisamment loin, une justification finit généralement par rencontrer l'une des trois difficultés décrites par le trilemme : * la régression à l'infini ; * le raisonnement circulaire ; * le fondement accepté sans démonstration. Cela ne signifie pas que toute connaissance est fausse ou impossible. Cela signifie simplement qu'il faut savoir sur quoi repose réellement ce que l'on affirme savoir. ===== 1. La régression à l'infini ===== Une affirmation est justifiée par une autre affirmation, qui doit elle-même être justifiée, et ainsi de suite. ==== Exemple simple ==== «« Pourquoi le sol est-il mouillé ? » « Parce qu'il a plu. » « Comment sais-tu qu'il a plu ? » « Parce que la météo l'a indiqué. » « Comment sais-tu que la météo est fiable ? » « Parce qu'elle utilise des données météorologiques. » « Et pourquoi ces données sont-elles fiables ? » « Parce que les instruments sont calibrés. » « Et pourquoi le calibrage est-il fiable ? » …» On peut continuer longtemps. Le problème apparaît lorsqu'on exige que chaque justification soit elle-même justifiée par une nouvelle justification. On risque alors de ne jamais atteindre un fondement ultime. ==== Dans la vie quotidienne ==== Quelqu'un affirme : «« Cette information est vraie parce que je l'ai vue sur Internet. »» On peut demander : «« Sur quel site ? »» Puis : «« Qui a produit cette information ? »» Puis : «« Quelle est sa source ? »» Puis : «« Comment cette source a-t-elle obtenu ses données ? »» Le but n'est pas forcément de remonter jusqu'à l'infini, mais de déterminer à quel moment on dispose d'une justification suffisamment solide pour le contexte. ===== 2. Le raisonnement circulaire ===== Un raisonnement est circulaire lorsqu'il utilise, directement ou indirectement, sa conclusion pour se justifier. ==== Exemple simple ==== «« Ce journal dit toujours la vérité. » « Comment le sais-tu ? » « Parce que ce qu'il dit est vrai. »» La conclusion est utilisée pour justifier la conclusion. Autre exemple : «« Cette personne est digne de confiance. » « Pourquoi ? » « Parce qu'elle dit toujours la vérité. » « Comment sais-tu qu'elle dit toujours la vérité ? » « Parce qu'elle est digne de confiance. »» On tourne en rond. ==== Exemple dans une discussion ==== «« Cette règle est juste parce qu'elle est la bonne règle. »» Demander : «« Qu'est-ce qui permet de déterminer qu'elle est la bonne règle ? »» Si la réponse revient simplement à : «« Parce que c'est la bonne règle. »» il n'y a pas réellement de justification supplémentaire. ==== Comment le repérer ? ==== Demander : «« Est-ce que mon argument pourrait fonctionner si je ne supposais pas déjà que ma conclusion est vraie ? »» Si la réponse est non, il faut examiner le raisonnement. ===== 3. Le fondement accepté ===== À un moment donné, on peut décider de partir d'un principe que l'on ne démontre pas. Ce n'est pas nécessairement une erreur. ==== Exemple en mathématiques ==== Une démonstration mathématique repose sur des axiomes et des définitions de départ. On ne démontre pas chaque axiome à l'intérieur du même système : on l'accepte comme point de départ. Le problème n'est donc pas : «« Avoir un fondement. »» Le problème est de prétendre : «« Mon fondement est une vérité absolue qui n'a besoin d'aucune justification. »» ==== Exemple dans la vie quotidienne ==== Quelqu'un dit : «« Il faut toujours dire la vérité. »» On demande : «« Pourquoi ? »» Il répond : «« Parce que mentir est mal. »» On demande : «« Pourquoi mentir est-il mal ? »» Il peut finalement répondre : «« Parce que je considère que l'honnêteté est une valeur fondamentale. »» Il vient d'identifier un principe de départ. Il n'a pas forcément démontré que l'honnêteté est une vérité universelle et absolue. Il a expliqué : «« C'est une valeur que j'ai choisi d'adopter. »» Cette distinction est importante. ===== Exemple politique ===== Une personne affirme : «« L'État doit avoir davantage de pouvoir. »» On peut demander : «« Pourquoi ? »» «« Pour assurer la sécurité. »» «« Pourquoi la sécurité justifie-t-elle davantage de pouvoir ? »» «« Parce que l'État doit protéger les citoyens. »» «« Pourquoi doit-il avoir cette priorité sur la liberté individuelle ? »» On peut finalement arriver à un principe de départ : «« Je considère que la sécurité collective doit primer sur certaines libertés individuelles. »» Une autre personne peut partir d'un principe différent : «« Je considère que la liberté individuelle doit primer sauf nécessité exceptionnelle. »» Le désaccord n'est alors plus simplement factuel : il porte sur les fondements acceptés. ===== Exemple scientifique ===== Imaginons quelqu'un qui affirme : «« Ce médicament fonctionne. »» On peut demander : «« Pourquoi ? »» «« Parce qu'une étude l'a montré. »» Puis : «« Comment l'étude a-t-elle été réalisée ? »» «« Avec un essai clinique. »» Puis : «« Combien de personnes ont participé ? »» «« Quel était le protocole ? »» «« Y avait-il un groupe témoin ? »» «« Les résultats ont-ils été reproduits ? »» Ici, le trilemme ne sert pas à conclure : «« On ne peut jamais rien savoir. »» Il sert plutôt à déterminer le niveau réel de justification disponible. Une conclusion peut être très bien étayée sans être une certitude absolue. ===== Un exemple très simple ===== Prenons l'affirmation : «« Il va pleuvoir aujourd'hui. »» On peut avoir : Affirmation «Il va pleuvoir.» Justification «La météo annonce de la pluie.» Justification de la source «La prévision repose sur des modèles météorologiques et des observations.» Limite «Les modèles météorologiques ne garantissent pas l'événement à 100 %.» On arrive donc à une formulation plus honnête : «« La pluie est probable selon les données disponibles. »» C'est souvent plus rigoureux que : «« Il va forcément pleuvoir. »» ===== Comment utiliser l'outil ===== Face à une affirmation importante, procéder en cinq étapes : 1. Identifier l'affirmation «« Qu'est-ce que je prétends savoir ? »» 2. Demander la justification «« Pourquoi est-ce vrai ? »» 3. Examiner la justification «« Sur quoi repose cette justification ? »» 4. Continuer jusqu'au fondement Chercher ce qui apparaît : * une nouvelle justification ; * une boucle logique ; * un principe accepté ; * une observation ou une donnée ; * une définition ; * un axiome ; * ou simplement un « je ne sais pas ». 5. Reformuler son niveau de certitude Au lieu de : «« C'est absolument vrai. »» on peut parfois dire : «« C'est ce que les données disponibles indiquent. »» ou : «« C'est une hypothèse plausible. »» ou : «« C'est un principe que j'ai choisi d'adopter. »» ou simplement : «« Je ne sais pas. »» ===== Micro-exercice : démonter une affirmation ===== Choisir une affirmation entendue aujourd'hui. Affirmation : «......................................................» Pourquoi ? «......................................................» Et pourquoi cette justification est-elle vraie ? «......................................................» Et pourquoi ? «......................................................» À quel moment suis-je arrivé ? «[ ] À une nouvelle justification [ ] À une régression sans fin [ ] À un raisonnement circulaire [ ] À un principe que j'accepte [ ] À une observation / donnée vérifiable [ ] À une définition ou convention [ ] À « je ne sais pas »» Quel est finalement mon niveau de certitude ? «......................................................» ===== Attention : le trilemme n'est pas une preuve que tout se vaut ===== Le trilemme de Münchhausen ne permet pas de conclure : «« Puisqu'on ne peut pas tout démontrer, toutes les opinions se valent. »» Ce serait une mauvaise utilisation de l'outil. Il existe des différences considérables entre : * une affirmation fondée sur des observations reproductibles ; * une hypothèse raisonnablement étayée ; * une intuition personnelle ; * une croyance ; * une affirmation contradictoire ; * une affirmation sans aucune preuve. L'objectif est justement de mieux distinguer ces différents niveaux. ===== Esprit Ermite Zen ===== L'outil apprend une forme d'humilité intellectuelle. Je peux défendre une idée avec de bons arguments tout en reconnaissant les limites de mes connaissances. Je peux dire : «« Je pense que c'est vrai, voici pourquoi. »» sans prétendre : «« Je possède une vérité absolue et incontestable. »» Le but n'est donc pas de douter de tout. Le but est de savoir où commencent mes certitudes, où s'arrêtent mes preuves et où commencent mes présupposés. ===== À retenir ===== Quand une justification est poussée jusqu'à ses fondements, trois difficultés classiques peuvent apparaître : 1. Régression à l'infini «« Et pourquoi ? Et pourquoi ? Et pourquoi ?… »» 2. Circularité «« C'est vrai parce que c'est vrai. »» 3. Fondement accepté «« C'est mon point de départ. »» La question essentielle à retenir : «« Qu'est-ce que je sais réellement, qu'est-ce que je suppose, et sur quoi repose ma certitude ? »»