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Le Kojiki : Voyage aux origines du Japon
Si l'on veut vraiment comprendre l'âme japonaise et la mythologie shinto, il y a un ouvrage incontournable : le Kojiki (古事記, littéralement la Chronique des faits anciens, qu'on prononce aussi Furukoto fumi).
C'est fascinant de se dire que ce texte, achevé en 712, est le plus ancien écrit japonais qui nous soit parvenu ! Entièrement rédigé en langue japonaise (bien qu'utilisant les caractères chinois), il compile les mythes fondateurs de l'archipel et des kamis (les divinités). Souvent lu en duo avec le Nihon shoki (720) — un ensemble affectueusement surnommé le Kiki —, son but originel était très clair : légitimer la lignée impériale.
| Titre original | 古事記 (Kojiki) |
|---|---|
| Format | Anthologie |
| Genre | Livre d'histoire / Mythologie |
| Auteurs | Hieda no Are & Ō no Yasumaro |
| Date de création | 712 |
| Langue | Japonais (Jōdai nihongo) |
Les coulisses de sa rédaction
L'histoire de la création du Kojiki est presque aussi captivante que son contenu. Imaginez : l'empereur Tenmu ordonne d'abord au conteur Hieda no Are de mémoriser et de compiler les généalogies et traditions de l'époque (en s'inspirant de textes plus anciens comme le Teiki et le Kyūji).
À la mort de l'empereur, c'est l'impératrice Genmei qui reprend le flambeau. Elle mandate le chroniqueur Ō no Yasumaro pour coucher par écrit les récits du conteur. Il lui aura fallu quatre mois de travail acharné pour offrir le manuscrit final à l'impératrice le 28 janvier 712. Ce qui est dingue, c'est que faute de versions intermédiaires, on ne saura jamais vraiment quelle touche personnelle Yasumaro y a ajoutée !
Un contexte politique sous haute tension
Pour bien comprendre le Kojiki, il faut se replonger dans le contexte du VIIIe siècle. À l'époque, la monarchie du Yamato est un peu coincée. D'un côté, elle subit l'influence écrasante et méprisante des dynasties chinoises (qui appellent le Japon le “pays des Wa”, un terme assez péjoratif). De l'autre, des luttes internes minent l'autorité des “Grands Rois” (ōkimi).
C'est là que l'empereur Tenmu a un coup de génie politique :
- Il centralise le pouvoir en s'inspirant du modèle chinois, mais pour mieux s'en émanciper.
- Il se déclare “manifestation vivante de la divinité” (akitsukami) et officialise sa filiation directe avec Amaterasu, la déesse du Soleil.
- Il renomme le Yamato en Japon (Nihon), le fameux “pays où le soleil se lève”, pour tenir tête à la Chine (“le pays où le soleil se couche”).
Le Kojiki n'est donc pas qu'un recueil de contes ; c'est un véritable outil de propagande et d'unification nationale.
Que trouve-t-on dans le Kojiki ?
La lecture du Kojiki peut être un peu déroutante. Il n'y a pas vraiment de fil conducteur ni de héros unique, et le texte mélange habilement prose historique et poésie. Les poèmes sont d'ailleurs écrits en man'yōgana (des caractères chinois utilisés uniquement pour leur son), dans un dialecte ancien du Yamato.
L'œuvre est divisée en trois volumes (ou rouleaux) :
1. Kamitsumaki (Le rouleau précédent)
C'est mon préféré car c'est le plus fantastique ! On y découvre la création du monde, la naissance des kamis et surtout l'histoire d'Amaterasu, la déesse solaire qui finit par envoyer son petit-fils Ninigi sur Terre pour fonder la lignée impériale.
2. Nakatsumaki (Le rouleau intermédiaire)
On passe aux choses “sérieuses” avec le premier empereur, Jinmu. Ce volume raconte ses conquêtes depuis Kyūshū jusqu'au Yamato, et se termine avec le 15e empereur, Ōjin. Les exploits épiques de Yamato Takeru y tiennent une place centrale. (Note : Beaucoup d'historiens soupçonnent certains empereurs de ce volume d'avoir été inventés pour boucher les trous du calendrier !)
3. Shimotsumaki (Le dernier rouleau)
Du 16e au 33e empereur (l'impératrice Suiko). Ici, la magie s'estompe. Les dieux disparaissent presque totalement au profit d'une chronique beaucoup plus factuelle et chronologique.
L'héritage et l'intérêt historique
On a longtemps oublié le Kojiki. Il a fallu attendre l'époque d'Edo (et l'arrivée de l'imprimerie !) pour qu'il redevienne populaire.
C'est surtout l'école de pensée du Kokugaku (les études nationales), avec des figures comme Motoori Norinaga (1730-1801), qui l'a remis au goût du jour. Norinaga a consacré sa vie à l'analyser, produisant le monumental Kojiki-den (44 tomes !). Pour lui, le Kojiki était pur, exempt de l'influence confucéenne chinoise, et représentait le cœur de la spiritualité japonaise originelle.
Aujourd'hui, même si on sait que ce n'est pas une source historique 100% fiable, c'est un trésor inestimable pour comprendre :
- La pensée Shinto : La notion de “pays intermédiaire” (Ashihara no Nakatsukuni) situé entre la plaine céleste et le pays des morts.
- La psychologie japonaise : L'attachement profond à la filiation divine de l'Empereur, un sentiment qui perdure subtilement même après la renonciation officielle de 1946.
- Les Trois Trésors Sacrés : L'épée Kusanagi, le miroir Yaata no Okagami et les joyaux Yasaka no Magatama, dont le Kojiki raconte les origines mythiques.
Sources et lectures conseillées
- Traductions :
- Kojiki : chronique des faits anciens, trad. Pierre Vinclair (2011)
- Kojiki, mythes choisis, Joffrey Chassat (2016)
- Articles :
- François Macé, Le Kojiki, une Énéide longtemps oubliée ?
- Nathalie Calmé, Le Kojiki. La genèse du monde shinto (Le Monde des Religions, 2018)
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